Un atelier, une salle, une quinzaine d'idées sur des post-it. Tout le monde est content, il y a de la matière. Puis je pose trois questions sur chaque idée, et il en reste quatre. Ce moment-là est désagréable pendant dix minutes et il fait gagner des mois. Les trois questions sont toujours les mêmes, et je ne les ai pas inventées : elles viennent d'années passées à voir des produits mourir entre la démo et l'usage réel.
Condition 1 — Les données existent et sont accessibles
Pas « on a ça quelque part ». Pas « le prestataire doit pouvoir nous l'exporter ». La bonne formulation est : quelqu'un a le fichier, il me l'envoie cette semaine, et je peux l'ouvrir.
Il y a trois niveaux à distinguer, et on les confond souvent :
- La donnée existe-t-elle ? Si personne n'a jamais enregistré les motifs de réclamation, on ne les fera pas apparaître.
- Est-elle exploitable ? Un champ libre rempli par douze personnes avec douze conventions différentes, ce sont des données, mais pas encore une matière.
- A-t-on le droit de l'utiliser pour ça ? Données personnelles, finalité déclarée, durée de conservation. Question à poser tôt, à faire trancher par quelqu'un dont c'est le métier.
Le contre-exemple qui revient : une entreprise veut automatiser la qualification de ses demandes entrantes. L'historique existe, effectivement. Il est dans les boîtes mail individuelles des cinq personnes du service, chacune avec son classement. Ce n'est pas un projet IA, c'est d'abord un projet de collecte. Le reconnaître au début change tout ; le découvrir au bout de six semaines tue le sujet.
Condition 2 — Le résultat est évaluable
Peux-tu regarder une sortie et dire, sans hésiter plus de quelques secondes, si elle est bonne ou mauvaise ? Si la réponse dépend de la personne qui regarde, tu n'as pas de critère, tu as des opinions.
Cette condition est la plus souvent négligée parce qu'elle paraît abstraite. Elle est très concrète. Sans critère d'évaluation, tu ne peux ni comparer deux versions, ni décider d'un passage en production, ni détecter une dégradation trois mois plus tard.
Ce qui marche pour la construire :
- Rassembler vingt à trente cas réels, pris au hasard, pas les plus jolis.
- Faire produire les sorties attendues par deux personnes du métier, séparément.
- Comparer. Là où elles divergent, tu tiens ta vraie difficulté — et souvent une règle métier que personne n'avait écrite.
Le contre-exemple : « on veut que l'IA rédige nos réponses commerciales dans notre ton ». Excellente idée, sauf que le ton n'est écrit nulle part et que chaque commercial a le sien. Tant que le jury n'est pas d'accord avec lui-même, aucun modèle ne peut réussir. La solution n'est pas plus de prompt engineering, c'est une demi-journée pour définir le ton, avec trois exemples de réponses validées.
Condition 3 — Une équipe reprendra l'outil
C'est la condition qui décide de la survie à un an. Un outil sans propriétaire meurt à la première évolution : un changement de format de fichier, une mise à jour de modèle, un nouveau type de cas non prévu.
Le propriétaire doit être côté métier, pas seulement côté technique. Quelqu'un qui a un intérêt direct à ce que ça marche, qui a du temps prévu pour ça, et qui a dit oui explicitement.
Qui est la personne qui remarquera, dans quatre mois, que les résultats se dégradent ? Et qu'est-ce qu'elle a le pouvoir de faire à ce moment-là ?
Si tu n'as pas de nom, tu n'as pas de production.
Le contre-exemple, très courant : un outil construit par un prestataire, livré, applaudi, puis plus personne. Le prestataire est parti, l'équipe interne n'a jamais mis les mains dedans, la documentation existe mais personne ne l'a lue. Six mois plus tard on reconstruit ailleurs. J'insiste toujours pour que quelqu'un de l'équipe travaille pendant la mission, pas après — même à temps très partiel.
Ce que fait cette grille quand on l'applique
Elle réduit la liste, et c'est son intérêt. Sur une quinzaine d'idées de départ, il en reste rarement plus de cinq. Les autres ne sont pas mauvaises : elles sont prématurées. On les garde dans une liste « à réétudier », avec la condition manquante notée en face. Cette liste est un actif : quand la condition se lève — le jour où l'historique est enfin centralisé, par exemple — le sujet redevient candidat.
Et il y a un effet secondaire utile. Les trois questions font apparaître des chantiers qui n'ont rien à voir avec l'IA : écrire une règle métier, centraliser un historique, nommer un responsable. Ce sont souvent les gains les plus rapides du dossier.
Le réflexe à prendre
Avant d'ouvrir un outil, écris trois lignes sur une feuille : où sont les données, comment je juge une bonne sortie, qui possède l'outil dans six mois. Trois lignes. Si l'une reste vide, tu sais exactement quoi faire cette semaine — et ce n'est pas de rédiger un prompt.